Binance : le patron de la plus grande plateforme de cryptos mondiale détaille ses ambitions pour la France par Les Echos

Par Nessim Aït-Kacimi, Charlie Perreau, Sophie Rolland

Publié le 9 nov. 2021 à 18:15

Changpeng Zhao, le fondateur et président de la plateforme qui pèse 70 % du marché mondial des échanges de cryptos, espère obtenir en France et en 2022 le statut de prestataire de services sur actifs numériques. Il explique que « la France sera un choix naturel pour un siège social régional, et même peut-être mondial ».

Changpeng Zhao, le fondateur et président de Binance. (Yong Li Xuan/AP/SIPA)

D’une start-up crypto, Binance est devenu en quatre ans un géant, présent sur toutes les grandes zones géographiques et tous les produits. Incontournable, le leader mondial a dû repenser ses relations avec les régulateurs de toute la planète. Après avoir longtemps joué cavalier seul, il veut devenir le bon élève mais aussi la référence. Il espère obtenir en France et en 2022 le statut de prestataire de services sur actifs numériques.

Les marchés des cryptos sont en forte hausse cette année avec de récents records du bitcoin et de l’ether. Comment expliquez-vous ces records ?

Personne n’en connaît les véritables raisons. Il y a plusieurs possibilités. A court terme, l’autorisation des ETF [indirectement adossés au bitcoin] aux Etats-Unis n’a contribué que très marginalement à la hausse globale des marchés . Pour le bitcoin, la diminution progressive de l’offre est un facteur de hausse à long terme.

Parallèlement, la demande a nettement progressé, avec une forte hausse du nombre d’utilisateurs. Chez Binance, notre nombre de clients a bondi de 20 à 85 millions cette année. Depuis 2013, les cryptos ont pu progresser grâce à l’élargissement de leurs utilisations et applications (ICO, NFT, Gamefi, Sports Token…), sur des aspects qui ne peuvent être satisfaits par le secteur financier et les acteurs traditionnels.

Il y a aussi des facteurs externes qui ont joué en faveur des cryptos. Il y a eu les plans de soutien massifs des banques centrales pour lutter contre la crise économique née du Covid. Cela a provoqué une chute des taux et de l’inflation, préjudiciables aux monnaies. Tous ces facteurs, dont on ne peut mesurer précisément l’importance relative, ne peuvent que faire monter les cours des cryptos.

Il existe beaucoup de plateformes de cryptos à l’échelle mondiale, vous attendez-vous à une consolidation ?

Il y a clairement des avantages à opérer une plateforme de grande taille. Chez Binance, notre leadership mondial (70 % de part de marché devant Coinbase qui en a 8 %) nous permet d’investir des centaines de millions de dollars pour améliorer nos infrastructures(robustesse, sécurité, services clients…). Investir sur une plateforme importante est moins risqué et meilleur marché (en termes de commissions) pour un investisseur.

La régulation favorise les acteurs de taille importante qui peuvent en acquitter le coût. Sur plus de 3.500 collaborateurs de Binance, 600 (plus de 15 %) sont chargés de la conformité et des relations avec les différents régulateurs et nous en avons recruté 150 en 2021. Nous offrons aussi une meilleure liquidité. Toutefois, les petites plateformes sont parfois plus innovantes et plus à l’écoute des besoins de la clientèle locale. A court terme, les grandes plateformes devraient accroître leur part de marché, mais quand ce dernier deviendra plus mature, de nouveaux acteurs de niche pourraient émerger.

La Chine semble toujours très réticente à l’égard des cryptos. Pourquoi ?

Le gouvernement chinois est très négatif à l’égard des cryptos, mais il se dit très ouvert à la technologie de la blockchain. En tant que particulier, vous pouvez avoir un portefeuille qui contient des bitcoins et ethers, ce n’est pas illégal en soi, mais la Chine ne veut pas de plateformes de trading de cryptos sur son sol, ni d’ICO (émissions de jetons, NDLR), ni de « fermes de minage ».

Dans le même temps, le pays se mobilise pour son yuan digital. Il veut appliquer sur les cryptos ce qu’il a fait avec Internet (Google) et les réseaux sociaux (Facebook) en lançant sa propre monnaie digitale et en refusant toute initiative venant de l’étranger. Les autres cryptos sont perçues comme une menace pour le yuan digital. Il existe en revanche un certain nombre de sociétés chinoises dans le secteur de la blockchain.

Est-ce que vous prévoyez de créer un siège social en Europe ?

Nous avons commencé notre activité comme une organisation décentralisée mais il faut bien constater que ce n’est pas très bien vu par les régulateurs. Or cette industrie doit être régulée. Nous sommes donc en train de mettre en place des sièges sociaux à plusieurs niveaux : local, régional et mondial.

Dès que ce sera possible, la France sera un choix naturel pour un siège social régional, et même peut-être mondial.

Notre priorité est d’obtenir les autorisations locales pour mettre en place des Bourses de cryptos. Il n’y a pas encore de passeport pour ce type d’activité, ce qui signifie que nous devons obtenir une autorisation pour chaque pays. Dès que ce sera possible, la France sera un choix naturel pour un siège social régional, et même peut-être mondial. Nous espérons obtenir l’agrément PSAN (prestataires de services sur actifs numériques) de l’Autorité des marchés financiers dans un délai de 6 à 12 mois, mais tout dépend du régulateur.

Avez-vous été bien accueilli par l’Autorité des marchés financiers (AMF) ?

Ils se sont montrés à la fois très « pro business » et très exigeants. Ce qu’ils attendent de nous est très clair. Ils souhaitent que nous nous implantions en France mais ils ne nous accorderont pas de passe-droit au prétexte que nous sommes le principal acteur de l’industrie. A l’heure actuelle, nous ne sollicitons pas les clients et ne faisons pas de publicité en France. Nous opérons comme une plateforme internationale. Une fois que nous aurons les autorisations, nous pourrons aller chercher les clients. Nous aurons un accès plus facile aux banques et à la monnaie fiduciaire.

Vous avez annoncé vouloir déployer 100 millions d’euros pour développer l’écosystème crypto français. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je pense que nous allons pouvoir aller assez vite. De 40 % à 50 % de cette somme seront consacrés à un centre de recherche et développement et à l’embauche de nouveaux talents en France. Probablement de 20 % à 30 % correspondront à des investissements dans l’industrie locale des cryptos : services de paiements, nouveaux projets de finance décentralisée, plateformes de NFT… 20 % iront à l’éducation et au mécénat. Notre plateforme Binance Academy, notamment, est totalement gratuite. Nous avons fait une donation pour la reconstruction de Notre-Dame il y a quelques années et nous venons de signer un accord pour un don de 2 millions d’euros pour la restauration du salon de l’oe​il-de-boeuf au château de Versailles.

Avez-vous rencontré d’autres régulateurs en Europe ?

Pas encore. Ils sont nombreux. Je recommence juste à voyager après la période Covid. Je viens de passer un mois à Dubaï et la France est ma première étape en Europe. Nous avions entendu dire que la France était la place financière la plus en avance sur la régulation des cryptos.

J’espère rencontrer la FCA (Financial Conduct Authority) au Royaume-Uni. Il y a quatre ans, lorsque nous avons commencé à nous développer, les régulateurs étaient très occupés et n’avaient pas de cadre pour les cryptos, ni de temps à nous accorder. C’est différent maintenant.

Comment pouvez-vous les convaincre ?

Notre approche avec les régulateurs est proactive et transparente. Nous allons les voir. Je me déplace en personne. Et nous expliquons qui nous sommes, nos processus KYC (Know Your Customer), notre gestion des risques, notre gestion de la sécurité des portefeuilles, notre service clients, notre marketing, bref tout ce que nous faisons. Ensuite, nous leur demandons de quelles informations supplémentaires ils ont besoin. Cette approche est en général appréciée.

La plupart d’entre eux veulent en savoir plus sur les cryptodevises. Ils veulent travailler avec nous. Nous recrutons aussi des personnes qui ont précédemment travaillé au sein de ces autorités de régulation. Ils nous disent ce que nous devons améliorer et présenter. Lorsque nous sommes en contact avec les autorités de régulation, ils parlent le même langage et nous rendent ainsi plus crédibles vis-à-vis d’elles.

Je ne crois pas qu’être régulé empêchera le lancement de nouveaux produits, même si de toute évidence leur lancement prendra plus de temps.

Vous n’avez pas reçu un accueil très favorable du régulateur britannique cette année…

Nous avons demandé une autorisation au Royaume-Uni pour l’échange et la vente de cryptos, mais nous avons rencontré un certain nombre de difficultés. Nous ne pouvions donc pas répondre aux questions les plus simples de la FCA, comme « où est votre siège social ? » car nous n’en avions pas. Ils nous ont demandé de retirer notre application et trois semaines plus tard, le 26 juin, la FCA a publié un avertissement disant que Binance n’avait pas l’autorisation d’opérer dans le pays.

C’est factuel mais personne d’autre n’a la « crypto assets licence » aujourd’hui. Cet avertissement nous a été très dommageable. Le 21 août, la FCA a publié une mise à jour disant que la société s’était conformée à toutes ses demandes, mais la presse n’a pas couvert cela. Nous avons déposé une nouvelle demande d’autorisation et nos rapports avec la FCA sont bien meilleurs.

Est-ce qu’être régulé ne va pas entamer votre capacité d’innovation, vous empêcher de lancer de nouveaux produits ?

Il serait faux de penser que nous sommes hostiles à la régulation. Nous voulons être régulés. A cette étape de notre développement, cela va nous permettre de croître plus vite. 5 % de la population mondiale – 400 millions de personnes – ont déjà adopté les cryptos, ce sont des pionniers. Nous voulons maintenant convaincre les 95 % restants. Et pour gagner leur confiance, il faut que nous soyons régulés, que nous ayons des contacts avec les gouvernements locaux, que nous ayons des bureaux dans lesquels ils peuvent venir se plaindre s’il y a un problème.

La régulation va de fait diminuer la concurrence.

Je ne crois pas qu’être régulé empêchera le lancement de nouveaux produits, même si de toute évidence leur lancement prend plus de temps puisqu’ils devront être approuvés. De plus, en tant qu’acteur principal du marché, nous voulons contribuer à façonner les bonnes pratiques de l’industrie. Il existe une centaine de petites plateformes d’échanges, qui sont appelées à disparaître. La régulation va, de fait, diminuer la concurrence.

Est-ce que l’institutionnalisation du marché mondial des cryptos est une tendance de long terme, qui va se poursuivre ?

Les institutionnels chargés de la préservation d’un capital donné (fonds de pensions, trésoriers…) adoptent une stratégie d’investissement à long terme, comme c’est le cas pour la société de logiciels MicroStrategy (NDLR : qui a investi massivement sa trésorerie sur le bitcoin). Ils profitent des baisses de cours pour accumuler. Je dirais, et c’est une approximation, que ces investisseurs de long terme détiennent entre 20 % et 30 % des bitcoins en circulation.

Le second groupe d’institutionnels est composé des hedge funds et traders quantitatifs, qui sont beaucoup plus focalisés sur le court terme. Le troisième groupe inclut les teneurs de marchés et firmes de trading qui apportent de la liquidité notamment aux investisseurs particuliers et gagnent de l’argent sur de petits écarts de cours (spread). Cumberland et Jump Trading comptent parmi les firmes de trading apportant de la liquidité sur nos plateformes.

Les banques d’investissement pourraient-elles aussi devenir à terme des acteurs significatifs des marchés mondiaux des cryptos ?

Nous devrions voir bientôt davantage de banques se lancer sur les marchés des cryptos. Leur volatilité plus importante que celle des actifs traditionnels offre davantage d’opportunités de profits. Pour beaucoup de traders, la volatilité est quelque chose de très positif, même si elle n’est certes pas favorable pour les cryptos qui ambitionnent de devenir des moyens de paiement.

Contrairement aux idées reçues, les marchés des cryptos sont plus équitables pour les investisseurs que les marchés financiers traditionnels. Décentralisés, les marchés des cryptos sont en effet plus difficiles à manipuler. Le bitcoin est négocié sur des milliers de plateformes et son prix est donc bien plus difficile à orienter.

Contrairement aux idées reçues, les marchés des cryptos sont plus équitables pour les investisseurs que les marchés financiers traditionnels.

Pensez-vous qu’un jour un Gafa s’impose dans la crypto ?

Oui, c’est possible. N’importe quelle grande entreprise peut prendre le sujet des cryptomonnaies à bras-le-corps et lancer de gros produits. Toutes les entités d’un grand groupe ne vont pas dans la même direction, ce qui nécessite un dirigeant puissant pour mener son entreprise dans la bonne direction. Facebook avec Meta peut y arriver car Mark Zuckerberg est un dirigeant fort, qui a beaucoup de contrôle.

Le métavers peut-il avoir un impact sur le marché des cryptomonnaies ?

Facebook (nouvellement « Meta »), avec ses 3 milliards d’utilisateurs dans le monde, le peut. Même s’il convertit seulement 1 % de ses utilisateurs, ça ferait 30 millions de nouveaux utilisateurs. Il est sûr que Meta intégrera de la crypto. C’est une super façon d’attirer plus de gens dans la crypto. Facebook, dans tous ses projets cryptos, que ce soit avec Libra (NDLR : ancien nom de Diem, sa crypto stable) ou le portefeuille Novi, fait avancer le secteur de la crypto.

Le Chicago Mercantile Exchange vient de signer un partenariat avec Google Cloud. Pourriez-vous nouer des accords avec des opérateurs boursiers ?

Nous sommes extrêmement ouverts à des partenariats, par exemple avec le CBOE, le CME, Euronext ou le London Stock Exchange. Nous aimerions beaucoup apporter les cryptos à leurs utilisateurs ou « tokeniser » des titres financiers (NDLR : les convertir en jetons sur une blockchain). Cependant, ils bougent un peu moins vite que nous car ils ont toujours besoin d’avoir des approbations réglementaires. Nous parlons actuellement à plusieurs opérateurs mais je ne peux pas donner leurs noms pour l’instant. Nous en annoncerons prochainement. Je peux en revanche vous dire que nous travaillons déjà avec un acteur au Moyen-Orient.

Comment Binance peut-il rester numéro un alors que la concurrence est importante ? Comment attirer des talents, le nerf de la guerre dans la tech ?

Nous n’avons jamais eu comme objectif d’être numéro 1 du secteur ou de le rester. Nous ne nous en préoccupons pas. Nous ne nous préoccupons pas non plus de faire plus de bénéfices. Nous ne souhaitons pas à tout prix maximiser nos bénéfices. Nous ne sommes pas non plus une entreprise qui maximise le profit pour ses actionnaires. Nous voulons rester rentables car sinon nous ne pouvons pas continuer à bien nous développer.

Ce qui nous intéresse, c’est de construire des produits que les consommateurs peuvent utiliser. Plus il y en a, mieux c’est évidemment. Quand quelqu’un utilise un produit, cela signifie qu’il a de la valeur. Je pense que nous avons créé beaucoup de valeur jusqu’ici. Nous pensons aussi que la blockchain est une technologie supérieure, une meilleure technologie pour transférer de la valeur. Si Internet est la meilleure technologie pour accéder à l’information, la blockchain est la meilleure technologie pour accéder à de la valeur.

Quel est l’avenir du marché des cryptomonnaies dans le futur ? Le bitcoin sera-t-il détrôné par une autre cryptomonnaie ?

A court terme, le bitcoin continuera probablement à être le leader. Il a plein d’avantages. C’est la monnaie la plus décentralisée, il n’a pas d’équipe fondatrice, son créateur est anonyme. Alors qu’Ethereum et BNB (la cryptomonnaie de Binance, NDLR) ont des créateurs connus. Bitcoin est aussi la première crypto qu’on connaît quand on découvre les cryptomonnaies. Après, il n’est pas inconcevable qu’une autre cryptomonnaie prenne sa place, de la même manière que Facebook pourrait être dépassé par un nouveau réseau social. Tout est possible.

J’imagine un monde avec des milliers de blockchains et des millions de tokens (jetons). Tout le monde peut créer un nouveau token ou une nouvelle blockchain. Il y aura peut-être des blockchains pour le jeu vidéo, des blockchains pour l’e-commerce…

Quel est l’intérêt d’avoir des milliers de tokens (jetons) ?

Une blockchain ne résout pas tous les problèmes. Si vous voulez lever des fonds avec la blockchain, il faut émettre un token associé au projet. Vous vendez des tokens aux investisseurs, ce token a une utilité spécifique dans un écosystème spécifique. En utilisant ce token, vous pouvez ensuite mettre en place des promotions, ce qui augmente l’engagement des utilisateurs. Vous créez une nouvelle identité. Une grande entreprise comme Google peut émettre un token pour tout le groupe. Si Google marche bien, tous les employés voient la valeur du token augmenter. Google peut aussi créer un token pour Gmail pour que ça influe uniquement sur l’équipe de Gmail. C’est pour ça que je pense qu’il ne peut pas y avoir un seul token dans le monde.

Est-ce que le bitcoin restera un actif non corrélé (aux autres marchés traditionnels) ?

A court terme, la plupart des cryptos sont corrélées entre elles. Quand le bitcoin monte, les autres suivent. Bitcoin est corrélé aux marchés des actions aujourd’hui. Quand le marché des actions s’effondre, le bitcoin s’effondre car la plupart des investisseurs qui misent sur des actions misent aussi sur du bitcoin.

Nessim Aït-Kacimi, Charlie Perreau, Sophie Rolland

p/o Virginie Gastine Menou

RISQUES ET VOUS

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Publié le 19 novembre 2021 par

Virginie GASTINE MENOU

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Par Nessim Aït-Kacimi, Charlie Perreau, Sophie Rolland

Publié le 9 nov. 2021 à 18:15

Changpeng Zhao, le fondateur et président de la plateforme qui pèse 70 % du marché mondial des échanges de cryptos, espère obtenir en France et en 2022 le statut de prestataire de services sur actifs numériques. Il explique que « la France sera un choix naturel pour un siège social régional, et même peut-être mondial ».

Changpeng Zhao, le fondateur et président de Binance. (Yong Li Xuan/AP/SIPA)

D’une start-up crypto, Binance est devenu en quatre ans un géant, présent sur toutes les grandes zones géographiques et tous les produits. Incontournable, le leader mondial a dû repenser ses relations avec les régulateurs de toute la planète. Après avoir longtemps joué cavalier seul, il veut devenir le bon élève mais aussi la référence. Il espère obtenir en France et en 2022 le statut de prestataire de services sur actifs numériques.

Les marchés des cryptos sont en forte hausse cette année avec de récents records du bitcoin et de l’ether. Comment expliquez-vous ces records ?

Personne n’en connaît les véritables raisons. Il y a plusieurs possibilités. A court terme, l’autorisation des ETF [indirectement adossés au bitcoin] aux Etats-Unis n’a contribué que très marginalement à la hausse globale des marchés . Pour le bitcoin, la diminution progressive de l’offre est un facteur de hausse à long terme.

Parallèlement, la demande a nettement progressé, avec une forte hausse du nombre d’utilisateurs. Chez Binance, notre nombre de clients a bondi de 20 à 85 millions cette année. Depuis 2013, les cryptos ont pu progresser grâce à l’élargissement de leurs utilisations et applications (ICO, NFT, Gamefi, Sports Token…), sur des aspects qui ne peuvent être satisfaits par le secteur financier et les acteurs traditionnels.

Il y a aussi des facteurs externes qui ont joué en faveur des cryptos. Il y a eu les plans de soutien massifs des banques centrales pour lutter contre la crise économique née du Covid. Cela a provoqué une chute des taux et de l’inflation, préjudiciables aux monnaies. Tous ces facteurs, dont on ne peut mesurer précisément l’importance relative, ne peuvent que faire monter les cours des cryptos.

Il existe beaucoup de plateformes de cryptos à l’échelle mondiale, vous attendez-vous à une consolidation ?

Il y a clairement des avantages à opérer une plateforme de grande taille. Chez Binance, notre leadership mondial (70 % de part de marché devant Coinbase qui en a 8 %) nous permet d’investir des centaines de millions de dollars pour améliorer nos infrastructures(robustesse, sécurité, services clients…). Investir sur une plateforme importante est moins risqué et meilleur marché (en termes de commissions) pour un investisseur.

La régulation favorise les acteurs de taille importante qui peuvent en acquitter le coût. Sur plus de 3.500 collaborateurs de Binance, 600 (plus de 15 %) sont chargés de la conformité et des relations avec les différents régulateurs et nous en avons recruté 150 en 2021. Nous offrons aussi une meilleure liquidité. Toutefois, les petites plateformes sont parfois plus innovantes et plus à l’écoute des besoins de la clientèle locale. A court terme, les grandes plateformes devraient accroître leur part de marché, mais quand ce dernier deviendra plus mature, de nouveaux acteurs de niche pourraient émerger.

La Chine semble toujours très réticente à l’égard des cryptos. Pourquoi ?

Le gouvernement chinois est très négatif à l’égard des cryptos, mais il se dit très ouvert à la technologie de la blockchain. En tant que particulier, vous pouvez avoir un portefeuille qui contient des bitcoins et ethers, ce n’est pas illégal en soi, mais la Chine ne veut pas de plateformes de trading de cryptos sur son sol, ni d’ICO (émissions de jetons, NDLR), ni de « fermes de minage ».

Dans le même temps, le pays se mobilise pour son yuan digital. Il veut appliquer sur les cryptos ce qu’il a fait avec Internet (Google) et les réseaux sociaux (Facebook) en lançant sa propre monnaie digitale et en refusant toute initiative venant de l’étranger. Les autres cryptos sont perçues comme une menace pour le yuan digital. Il existe en revanche un certain nombre de sociétés chinoises dans le secteur de la blockchain.

Est-ce que vous prévoyez de créer un siège social en Europe ?

Nous avons commencé notre activité comme une organisation décentralisée mais il faut bien constater que ce n’est pas très bien vu par les régulateurs. Or cette industrie doit être régulée. Nous sommes donc en train de mettre en place des sièges sociaux à plusieurs niveaux : local, régional et mondial.

Dès que ce sera possible, la France sera un choix naturel pour un siège social régional, et même peut-être mondial.

Notre priorité est d’obtenir les autorisations locales pour mettre en place des Bourses de cryptos. Il n’y a pas encore de passeport pour ce type d’activité, ce qui signifie que nous devons obtenir une autorisation pour chaque pays. Dès que ce sera possible, la France sera un choix naturel pour un siège social régional, et même peut-être mondial. Nous espérons obtenir l’agrément PSAN (prestataires de services sur actifs numériques) de l’Autorité des marchés financiers dans un délai de 6 à 12 mois, mais tout dépend du régulateur.

Avez-vous été bien accueilli par l’Autorité des marchés financiers (AMF) ?

Ils se sont montrés à la fois très « pro business » et très exigeants. Ce qu’ils attendent de nous est très clair. Ils souhaitent que nous nous implantions en France mais ils ne nous accorderont pas de passe-droit au prétexte que nous sommes le principal acteur de l’industrie. A l’heure actuelle, nous ne sollicitons pas les clients et ne faisons pas de publicité en France. Nous opérons comme une plateforme internationale. Une fois que nous aurons les autorisations, nous pourrons aller chercher les clients. Nous aurons un accès plus facile aux banques et à la monnaie fiduciaire.

Vous avez annoncé vouloir déployer 100 millions d’euros pour développer l’écosystème crypto français. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je pense que nous allons pouvoir aller assez vite. De 40 % à 50 % de cette somme seront consacrés à un centre de recherche et développement et à l’embauche de nouveaux talents en France. Probablement de 20 % à 30 % correspondront à des investissements dans l’industrie locale des cryptos : services de paiements, nouveaux projets de finance décentralisée, plateformes de NFT… 20 % iront à l’éducation et au mécénat. Notre plateforme Binance Academy, notamment, est totalement gratuite. Nous avons fait une donation pour la reconstruction de Notre-Dame il y a quelques années et nous venons de signer un accord pour un don de 2 millions d’euros pour la restauration du salon de l’oe​il-de-boeuf au château de Versailles.

Avez-vous rencontré d’autres régulateurs en Europe ?

Pas encore. Ils sont nombreux. Je recommence juste à voyager après la période Covid. Je viens de passer un mois à Dubaï et la France est ma première étape en Europe. Nous avions entendu dire que la France était la place financière la plus en avance sur la régulation des cryptos.

J’espère rencontrer la FCA (Financial Conduct Authority) au Royaume-Uni. Il y a quatre ans, lorsque nous avons commencé à nous développer, les régulateurs étaient très occupés et n’avaient pas de cadre pour les cryptos, ni de temps à nous accorder. C’est différent maintenant.

Comment pouvez-vous les convaincre ?

Notre approche avec les régulateurs est proactive et transparente. Nous allons les voir. Je me déplace en personne. Et nous expliquons qui nous sommes, nos processus KYC (Know Your Customer), notre gestion des risques, notre gestion de la sécurité des portefeuilles, notre service clients, notre marketing, bref tout ce que nous faisons. Ensuite, nous leur demandons de quelles informations supplémentaires ils ont besoin. Cette approche est en général appréciée.

La plupart d’entre eux veulent en savoir plus sur les cryptodevises. Ils veulent travailler avec nous. Nous recrutons aussi des personnes qui ont précédemment travaillé au sein de ces autorités de régulation. Ils nous disent ce que nous devons améliorer et présenter. Lorsque nous sommes en contact avec les autorités de régulation, ils parlent le même langage et nous rendent ainsi plus crédibles vis-à-vis d’elles.

Je ne crois pas qu’être régulé empêchera le lancement de nouveaux produits, même si de toute évidence leur lancement prendra plus de temps.

Vous n’avez pas reçu un accueil très favorable du régulateur britannique cette année…

Nous avons demandé une autorisation au Royaume-Uni pour l’échange et la vente de cryptos, mais nous avons rencontré un certain nombre de difficultés. Nous ne pouvions donc pas répondre aux questions les plus simples de la FCA, comme « où est votre siège social ? » car nous n’en avions pas. Ils nous ont demandé de retirer notre application et trois semaines plus tard, le 26 juin, la FCA a publié un avertissement disant que Binance n’avait pas l’autorisation d’opérer dans le pays.

C’est factuel mais personne d’autre n’a la « crypto assets licence » aujourd’hui. Cet avertissement nous a été très dommageable. Le 21 août, la FCA a publié une mise à jour disant que la société s’était conformée à toutes ses demandes, mais la presse n’a pas couvert cela. Nous avons déposé une nouvelle demande d’autorisation et nos rapports avec la FCA sont bien meilleurs.

Est-ce qu’être régulé ne va pas entamer votre capacité d’innovation, vous empêcher de lancer de nouveaux produits ?

Il serait faux de penser que nous sommes hostiles à la régulation. Nous voulons être régulés. A cette étape de notre développement, cela va nous permettre de croître plus vite. 5 % de la population mondiale – 400 millions de personnes – ont déjà adopté les cryptos, ce sont des pionniers. Nous voulons maintenant convaincre les 95 % restants. Et pour gagner leur confiance, il faut que nous soyons régulés, que nous ayons des contacts avec les gouvernements locaux, que nous ayons des bureaux dans lesquels ils peuvent venir se plaindre s’il y a un problème.

La régulation va de fait diminuer la concurrence.

Je ne crois pas qu’être régulé empêchera le lancement de nouveaux produits, même si de toute évidence leur lancement prend plus de temps puisqu’ils devront être approuvés. De plus, en tant qu’acteur principal du marché, nous voulons contribuer à façonner les bonnes pratiques de l’industrie. Il existe une centaine de petites plateformes d’échanges, qui sont appelées à disparaître. La régulation va, de fait, diminuer la concurrence.

Est-ce que l’institutionnalisation du marché mondial des cryptos est une tendance de long terme, qui va se poursuivre ?

Les institutionnels chargés de la préservation d’un capital donné (fonds de pensions, trésoriers…) adoptent une stratégie d’investissement à long terme, comme c’est le cas pour la société de logiciels MicroStrategy (NDLR : qui a investi massivement sa trésorerie sur le bitcoin). Ils profitent des baisses de cours pour accumuler. Je dirais, et c’est une approximation, que ces investisseurs de long terme détiennent entre 20 % et 30 % des bitcoins en circulation.

Le second groupe d’institutionnels est composé des hedge funds et traders quantitatifs, qui sont beaucoup plus focalisés sur le court terme. Le troisième groupe inclut les teneurs de marchés et firmes de trading qui apportent de la liquidité notamment aux investisseurs particuliers et gagnent de l’argent sur de petits écarts de cours (spread). Cumberland et Jump Trading comptent parmi les firmes de trading apportant de la liquidité sur nos plateformes.

Les banques d’investissement pourraient-elles aussi devenir à terme des acteurs significatifs des marchés mondiaux des cryptos ?

Nous devrions voir bientôt davantage de banques se lancer sur les marchés des cryptos. Leur volatilité plus importante que celle des actifs traditionnels offre davantage d’opportunités de profits. Pour beaucoup de traders, la volatilité est quelque chose de très positif, même si elle n’est certes pas favorable pour les cryptos qui ambitionnent de devenir des moyens de paiement.

Contrairement aux idées reçues, les marchés des cryptos sont plus équitables pour les investisseurs que les marchés financiers traditionnels. Décentralisés, les marchés des cryptos sont en effet plus difficiles à manipuler. Le bitcoin est négocié sur des milliers de plateformes et son prix est donc bien plus difficile à orienter.

Contrairement aux idées reçues, les marchés des cryptos sont plus équitables pour les investisseurs que les marchés financiers traditionnels.

Pensez-vous qu’un jour un Gafa s’impose dans la crypto ?

Oui, c’est possible. N’importe quelle grande entreprise peut prendre le sujet des cryptomonnaies à bras-le-corps et lancer de gros produits. Toutes les entités d’un grand groupe ne vont pas dans la même direction, ce qui nécessite un dirigeant puissant pour mener son entreprise dans la bonne direction. Facebook avec Meta peut y arriver car Mark Zuckerberg est un dirigeant fort, qui a beaucoup de contrôle.

Le métavers peut-il avoir un impact sur le marché des cryptomonnaies ?

Facebook (nouvellement « Meta »), avec ses 3 milliards d’utilisateurs dans le monde, le peut. Même s’il convertit seulement 1 % de ses utilisateurs, ça ferait 30 millions de nouveaux utilisateurs. Il est sûr que Meta intégrera de la crypto. C’est une super façon d’attirer plus de gens dans la crypto. Facebook, dans tous ses projets cryptos, que ce soit avec Libra (NDLR : ancien nom de Diem, sa crypto stable) ou le portefeuille Novi, fait avancer le secteur de la crypto.

Le Chicago Mercantile Exchange vient de signer un partenariat avec Google Cloud. Pourriez-vous nouer des accords avec des opérateurs boursiers ?

Nous sommes extrêmement ouverts à des partenariats, par exemple avec le CBOE, le CME, Euronext ou le London Stock Exchange. Nous aimerions beaucoup apporter les cryptos à leurs utilisateurs ou « tokeniser » des titres financiers (NDLR : les convertir en jetons sur une blockchain). Cependant, ils bougent un peu moins vite que nous car ils ont toujours besoin d’avoir des approbations réglementaires. Nous parlons actuellement à plusieurs opérateurs mais je ne peux pas donner leurs noms pour l’instant. Nous en annoncerons prochainement. Je peux en revanche vous dire que nous travaillons déjà avec un acteur au Moyen-Orient.

Comment Binance peut-il rester numéro un alors que la concurrence est importante ? Comment attirer des talents, le nerf de la guerre dans la tech ?

Nous n’avons jamais eu comme objectif d’être numéro 1 du secteur ou de le rester. Nous ne nous en préoccupons pas. Nous ne nous préoccupons pas non plus de faire plus de bénéfices. Nous ne souhaitons pas à tout prix maximiser nos bénéfices. Nous ne sommes pas non plus une entreprise qui maximise le profit pour ses actionnaires. Nous voulons rester rentables car sinon nous ne pouvons pas continuer à bien nous développer.

Ce qui nous intéresse, c’est de construire des produits que les consommateurs peuvent utiliser. Plus il y en a, mieux c’est évidemment. Quand quelqu’un utilise un produit, cela signifie qu’il a de la valeur. Je pense que nous avons créé beaucoup de valeur jusqu’ici. Nous pensons aussi que la blockchain est une technologie supérieure, une meilleure technologie pour transférer de la valeur. Si Internet est la meilleure technologie pour accéder à l’information, la blockchain est la meilleure technologie pour accéder à de la valeur.

Quel est l’avenir du marché des cryptomonnaies dans le futur ? Le bitcoin sera-t-il détrôné par une autre cryptomonnaie ?

A court terme, le bitcoin continuera probablement à être le leader. Il a plein d’avantages. C’est la monnaie la plus décentralisée, il n’a pas d’équipe fondatrice, son créateur est anonyme. Alors qu’Ethereum et BNB (la cryptomonnaie de Binance, NDLR) ont des créateurs connus. Bitcoin est aussi la première crypto qu’on connaît quand on découvre les cryptomonnaies. Après, il n’est pas inconcevable qu’une autre cryptomonnaie prenne sa place, de la même manière que Facebook pourrait être dépassé par un nouveau réseau social. Tout est possible.

J’imagine un monde avec des milliers de blockchains et des millions de tokens (jetons). Tout le monde peut créer un nouveau token ou une nouvelle blockchain. Il y aura peut-être des blockchains pour le jeu vidéo, des blockchains pour l’e-commerce…

Quel est l’intérêt d’avoir des milliers de tokens (jetons) ?

Une blockchain ne résout pas tous les problèmes. Si vous voulez lever des fonds avec la blockchain, il faut émettre un token associé au projet. Vous vendez des tokens aux investisseurs, ce token a une utilité spécifique dans un écosystème spécifique. En utilisant ce token, vous pouvez ensuite mettre en place des promotions, ce qui augmente l’engagement des utilisateurs. Vous créez une nouvelle identité. Une grande entreprise comme Google peut émettre un token pour tout le groupe. Si Google marche bien, tous les employés voient la valeur du token augmenter. Google peut aussi créer un token pour Gmail pour que ça influe uniquement sur l’équipe de Gmail. C’est pour ça que je pense qu’il ne peut pas y avoir un seul token dans le monde.

Est-ce que le bitcoin restera un actif non corrélé (aux autres marchés traditionnels) ?

A court terme, la plupart des cryptos sont corrélées entre elles. Quand le bitcoin monte, les autres suivent. Bitcoin est corrélé aux marchés des actions aujourd’hui. Quand le marché des actions s’effondre, le bitcoin s’effondre car la plupart des investisseurs qui misent sur des actions misent aussi sur du bitcoin.

Nessim Aït-Kacimi, Charlie Perreau, Sophie Rolland

p/o Virginie Gastine Menou

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