La Financial Conduct Authority (FCA), le régulateur financier britannique, vient d'annoncer l'abandon de sa politique controversée de « name and shame » qui visait à rendre publics les noms des entreprises sous investigation. Cette décision marque un tournant significatif dans l'approche réglementaire de la FCA et soulève d'importantes questions sur l'équilibre entre transparence réglementaire et protection de la réputation des institutions financières.
En février 2024, la FCA avait dévoilé une proposition visant à identifier publiquement et plus fréquemment les entreprises financières faisant l'objet d'enquêtes, et ce, à un stade beaucoup plus précoce des investigations. Cette initiative représentait un changement majeur par rapport à la pratique habituelle, où les enquêtes ne sont généralement annoncées que dans des circonstances très limitées et exceptionnelles.
L'objectif déclaré de cette politique était d'accroître l'effet dissuasif des enquêtes de la FCA. En rendant publiques les investigations dès leur début, le régulateur espérait envoyer un signal fort au marché et encourager une meilleure conformité réglementaire dans l'ensemble du secteur financier britannique.
Cette approche s'inscrivait dans une tendance plus large de la FCA vers une supervision plus proactive et transparente du secteur financier britannique. Depuis plusieurs années, le régulateur cherche à renforcer son image d'autorité de contrôle rigoureuse, capable de détecter et de sanctionner efficacement les comportements non conformes.
Face aux vives critiques du secteur financier, la FCA avait déjà commencé à assouplir sa position en novembre 2024. Le régulateur avait révisé sa proposition pour accorder aux entreprises un délai de dix jours pour répondre à un projet d'annonce avant toute divulgation publique. Si la FCA décidait néanmoins de procéder à l'annonce, les entreprises concernées bénéficieraient d'un préavis supplémentaire de deux jours.
Ces modifications visaient à répondre aux préoccupations des institutions financières concernant l'impact potentiellement dévastateur d'une annonce prématurée sur leur réputation et leurs activités. En offrant un droit de réponse et un délai supplémentaire, la FCA tentait de trouver un équilibre entre son objectif de transparence accrue et la protection des droits des entreprises sous investigation.
Malgré ces ajustements, la proposition continuait de susciter une forte opposition. Le secteur financier maintenait que même avec ces garanties procédurales, le simple fait d'être publiquement identifié comme faisant l'objet d'une enquête pouvait causer des dommages irréparables à la réputation d'une institution, même si celle-ci était ultérieurement innocentée.
L'annonce initiale de la politique de « name and shame » a immédiatement suscité une vive résistance de la part de l'industrie financière britannique. Les entreprises ont fait valoir que cette approche était fondamentalement injuste, en particulier pour les institutions qui seraient finalement jugées innocentes après investigation.
L'argument principal contre cette politique était qu'elle ne respectait pas suffisamment la présomption d'innocence. Une fois qu'une entreprise est publiquement identifiée comme faisant l'objet d'une enquête, le préjudice réputationnel est immédiat et souvent irréversible, même si l'enquête ne révèle finalement aucune infraction. Cette situation peut entraîner des conséquences graves pour les institutions financières, notamment :
- Une perte de confiance des clients et des investisseurs
- Une chute du cours des actions pour les sociétés cotées
- Des difficultés accrues pour lever des capitaux
- Une détérioration des relations avec les partenaires commerciaux
- Un impact négatif sur le recrutement et la rétention des talents
De nombreux politiciens britanniques se sont également opposés à cette initiative, la qualifiant d'anti-business et arguant qu'elle rendrait les entreprises financières britanniques moins compétitives sur la scène internationale. Dans un contexte post-Brexit où le Royaume-Uni cherche à maintenir l'attractivité de sa place financière, ces préoccupations ont trouvé un écho particulier.
En septembre 2024, la FCA a reconnu que son plan était devenu un « paratonnerre », admettant l'opposition significative des institutions financières. Malgré la proposition d'une version édulcorée de l'initiative, le projet continuait de se heurter à une forte résistance.
Le coup de grâce est venu le mois dernier lorsqu'un comité de la Chambre des Lords a publiquement exhorté la FCA à abandonner ce plan, le qualifiant d'« échec abject » et critiquant sévèrement le processus de consultation mené par le régulateur.
Cette intervention de la chambre haute du Parlement britannique a considérablement augmenté la pression sur la FCA. La critique émanant d'une institution aussi prestigieuse a donné un poids supplémentaire aux arguments contre la politique de « name and shame » et a probablement joué un rôle décisif dans la décision finale du régulateur.
La Chambre des Lords a notamment souligné les lacunes dans le processus de consultation, suggérant que la FCA n'avait pas suffisamment pris en compte les préoccupations légitimes des parties prenantes. Cette critique du processus lui-même, au-delà du contenu de la politique, a mis en lumière des questions plus larges sur la façon dont les réformes réglementaires sont élaborées et mises en œuvre au Royaume-Uni.
Face à cette opposition massive, la FCA a finalement annoncé aujourd'hui qu'elle abandonnait son projet d'introduire un test d'intérêt public pour la divulgation des noms d'entreprises sous investigation. Le régulateur maintiendra sa politique actuelle qui consiste à ne nommer les entreprises que dans des cas exceptionnels.
Dans un communiqué officiel, la FCA a déclaré : « Compte tenu de l'absence de consensus, nous ne donnerons pas suite à notre proposition de passer d'un test de circonstances exceptionnelles à un test d'intérêt public pour annoncer les enquêtes sur les entreprises réglementées. »
Nikhil Rathi, directeur général de la FCA, a ajouté : « Nous avons toujours cherché à construire un large consensus. Des préoccupations considérables demeurent concernant notre proposition de modifier la façon dont nous rendons publiques les enquêtes sur les entreprises réglementées, nous continuerons donc à ne les publier que dans des circonstances exceptionnelles, comme nous le faisons aujourd'hui. »
Cette décision représente une victoire significative pour le secteur financier britannique, qui s'était mobilisé de manière exceptionnelle contre cette initiative. Elle démontre également que malgré son indépendance, la FCA reste sensible aux préoccupations des acteurs du marché et des institutions politiques.
Bien que la FCA ait abandonné sa politique de « name and shame », le régulateur a indiqué qu'il explorait d'autres approches pour atteindre ses objectifs de transparence et de dissuasion. Le régulateur a notamment mentionné qu'il envisageait des questions similaires, telles que les notifications publiques qui « se concentrent sur les activités potentiellement illégales d'entreprises non réglementées ».
La FCA a également évoqué la possibilité de publier « plus de détails sur les problèmes faisant l'objet d'une enquête de manière anonyme ». Cette approche pourrait permettre au régulateur d'informer le marché des types de comportements problématiques qu'il examine, sans pour autant identifier spécifiquement les entreprises concernées.
Ces alternatives pourraient représenter un compromis entre le besoin de transparence réglementaire et la protection de la réputation des institutions financières. En fournissant des informations anonymisées sur les enquêtes en cours, la FCA pourrait toujours envoyer des signaux clairs au marché concernant les pratiques qu'elle considère comme problématiques, tout en évitant les dommages réputationnels injustifiés pour les entreprises individuelles.
L'abandon de la politique de « name and shame » par la FCA a des implications significatives pour le secteur financier britannique. À court terme, cette décision est accueillie avec soulagement par les institutions financières, qui craignaient les conséquences potentiellement dévastatrices d'une divulgation prématurée des enquêtes.
Pour les compliance officers et les responsables de la conformité au sein des institutions financières, cette décision offre une certaine stabilité dans leur environnement réglementaire. Ils peuvent continuer à opérer selon les règles existantes concernant la confidentialité des enquêtes, sans avoir à adapter leurs procédures à un nouveau régime de divulgation plus agressif.
Cependant, cette décision ne signifie pas que la FCA va relâcher sa vigilance ou réduire son activité de supervision. Au contraire, le régulateur pourrait chercher à compenser l'abandon de cette politique par d'autres moyens d'exercer une pression sur les acteurs du marché pour assurer leur conformité.
Les institutions financières devraient donc rester vigilantes et continuer à renforcer leurs dispositifs de conformité. L'abandon de la politique de « name and shame » ne diminue en rien l'importance d'une gestion rigoureuse des risques réglementaires et d'une culture de conformité solide au sein des organisations.
Le débat autour de la politique de « name and shame » met en lumière la tension fondamentale entre deux principes importants : la transparence réglementaire et la protection de la réputation des institutions financières.
D'un côté, la transparence est essentielle pour maintenir la confiance du public dans le système financier et dans l'efficacité de sa régulation. Les consommateurs et les investisseurs ont légitimement le droit d'être informés des risques potentiels associés aux institutions avec lesquelles ils font affaire. De plus, la divulgation publique des enquêtes peut avoir un effet dissuasif important sur l'ensemble du secteur.
De l'autre côté, la réputation est un actif crucial pour les institutions financières. Une fois ternie, elle peut être extrêmement difficile à restaurer, même après une exonération complète. La présomption d'innocence est un principe juridique fondamental qui mérite d'être respecté, même dans le contexte de la régulation financière.
La décision de la FCA d'abandonner sa politique de « name and shame » suggère qu'elle a finalement accordé plus de poids à la protection de la réputation qu'à la transparence immédiate. Cependant, en explorant des alternatives comme la publication anonymisée d'informations sur les enquêtes, le régulateur cherche toujours à trouver un équilibre entre ces deux principes importants.
La décision de la FCA s'inscrit dans un contexte plus large de divergences internationales dans les approches réglementaires concernant la divulgation des enquêtes. Différentes juridictions ont adopté des positions variées sur cette question, reflétant leurs propres traditions juridiques et priorités réglementaires.
Aux États-Unis, la Securities and Exchange Commission (SEC) adopte généralement une approche plus transparente, annonçant souvent publiquement les enquêtes importantes. Cette politique reflète la forte tradition américaine de transparence gouvernementale et l'accent mis sur la protection des investisseurs.
En Europe continentale, les régulateurs tendent à être plus discrets concernant les enquêtes en cours, privilégiant la confidentialité jusqu'à ce que des conclusions définitives soient atteintes. Cette approche s'aligne davantage avec la tradition juridique civile et l'importance accordée à la présomption d'innocence.
La position initiale de la FCA avec sa politique de « name and shame » semblait s'orienter vers le modèle américain, mais son retrait suggère un retour vers une approche plus européenne. Cette évolution pourrait refléter une reconnaissance des spécificités du marché financier britannique et de sa position unique entre les traditions réglementaires américaine et européenne.
Bien que l'abandon de la politique de « name and shame » puisse être perçu comme un assouplissement réglementaire, les institutions financières seraient mal avisées de relâcher leurs efforts de conformité. Au contraire, cette décision devrait être interprétée dans le contexte plus large d'un environnement réglementaire qui continue d'évoluer et de se renforcer.
Les compliance officers devraient continuer à développer et à mettre en œuvre des programmes de conformité robustes, capables de prévenir, de détecter et de remédier aux infractions potentielles. L'accent devrait être mis sur :
- Le renforcement des contrôles internes pour identifier précocement les problèmes potentiels
- L'amélioration des processus d'escalade pour assurer que les préoccupations sont rapidement portées à l'attention de la direction
- Le développement de protocoles clairs pour gérer les interactions avec les régulateurs
- L'investissement dans la formation et la sensibilisation des employés aux questions de conformité
- L'intégration de la conformité dans la culture organisationnelle et les processus décisionnels
En outre, les institutions financières devraient rester attentives aux alternatives que la FCA pourrait mettre en place pour remplacer sa politique de « name and shame ». La publication anonymisée d'informations sur les enquêtes, par exemple, pourrait fournir des indications précieuses sur les domaines d'intérêt du régulateur et les pratiques considérées comme problématiques.
L'épisode de la politique de « name and shame » offre plusieurs leçons importantes tant pour les régulateurs que pour l'industrie financière.
Pour les régulateurs :
1. L'importance d'un processus de consultation véritablement inclusif et réceptif aux préoccupations des parties prenantes
2. La nécessité de trouver un équilibre entre les objectifs réglementaires et les impacts potentiels sur les entités réglementées
3. La valeur d'une approche progressive et flexible dans l'introduction de changements réglementaires significatifs
4. L'utilité d'explorer diverses options pour atteindre les objectifs réglementaires, plutôt que de s'en tenir à une seule approche
Pour l'industrie financière :
1. L'importance de s'engager constructivement dans les processus de consultation réglementaire
2. La valeur d'une approche collective et coordonnée pour exprimer les préoccupations communes
3. La nécessité de proposer des alternatives viables lorsqu'on s'oppose à des initiatives réglementaires
4. L'importance de maintenir des standards élevés de conformité, indépendamment des changements dans l'approche réglementaire
Ces leçons pourraient contribuer à améliorer le dialogue entre régulateurs et industrie à l'avenir, favorisant une élaboration plus collaborative et efficace des politiques réglementaires.
L'abandon de la politique de « name and shame » par la FCA s'inscrit dans un contexte plus large d'évolution de la régulation financière au Royaume-Uni post-Brexit. Le pays cherche à définir sa propre voie réglementaire, distincte de celle de l'Union européenne, tout en maintenant des standards élevés qui préservent sa réputation de centre financier mondial de premier plan.
À court terme, on peut s'attendre à ce que la FCA continue d'explorer des approches alternatives pour renforcer la transparence et la dissuasion, sans recourir à l'identification précoce des entreprises sous investigation. Cela pourrait inclure :
- Une utilisation accrue de communications thématiques sur les risques et les préoccupations émergentes
- Des rapports anonymisés sur les tendances observées dans les enquêtes
- Un renforcement des sanctions pour les infractions avérées, pour compenser l'absence de divulgation précoce
- Une collaboration plus étroite avec d'autres régulateurs internationaux pour partager les informations et les meilleures pratiques
À plus long terme, la régulation financière britannique pourrait évoluer vers un modèle qui combine certains éléments des approches américaine et européenne, tout en développant des caractéristiques distinctives adaptées aux spécificités du marché britannique. Cette évolution sera probablement influencée par les développements politiques, économiques et technologiques, ainsi que par les leçons tirées d'épisodes comme celui de la politique de « name and shame ».
- Réévaluez votre stratégie de gestion de crise et de communication en cas d'enquête réglementaire, en tenant compte du maintien de la politique actuelle de la FCA qui ne divulgue les noms que dans des circonstances exceptionnelles
- Développez une veille proactive sur les communications anonymisées de la FCA concernant les enquêtes en cours pour identifier les domaines d'intérêt du régulateur et ajuster vos contrôles en conséquence
- Renforcez vos processus d'auto-déclaration des incidents significatifs à la FCA, car une approche transparente et proactive peut influencer positivement la décision du régulateur concernant la divulgation publique
- Intégrez dans votre cartographie des risques les nouveaux domaines d'attention potentiels de la FCA, en vous basant sur les alternatives qu'elle développe pour remplacer sa politique de « name and shame »
- Maintenez un dialogue ouvert et constructif avec la FCA, en participant activement aux consultations futures pour contribuer à façonner l'évolution de l'approche réglementaire britannique
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