Veille réglementaire
Actifs Privés : L'EIOPA alerte sur les risques pour les assureurs
EIOPA
Focus — Actifs Privés : L'EIOPA alerte sur les risques croissants pour les assureurs de l'EEE
Dans une publication très attendue datée du 16 juillet 2026, l'Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles (EIOPA) a dévoilé son "Factsheet" sur les investissements des (ré)assureurs de l'Espace Économique Européen (EEE) dans les actifs privés pour le quatrième trimestre 2025. Le document met en lumière une tendance de fond : une exposition toujours plus massive du secteur à des classes d'actifs non cotés, atteignant un encours record de près de 1.800 milliards d'euros.
Si cette stratégie vise à capter des rendements supérieurs dans un environnement de taux durablement bas, elle n'est pas sans danger. L'enjeu principal soulevé par le régulateur est clair : la sophistication croissante des portefeuilles d'investissement expose les assureurs à des risques de valorisation, de liquidité et de concentration accrus, dont la maîtrise devient un impératif absolu pour garantir la stabilité financière et la protection des assurés.
💡 Sujet/Concept clé : de quoi parle-t-on ?
Les "actifs privés" (ou "private assets") désignent un univers d'investissement large et hétérogène, regroupant tous les actifs qui ne sont pas négociés sur des marchés publics réglementés. Cette catégorie inclut principalement le capital-investissement (private equity), la dette privée (private debt), les investissements en infrastructures et l'immobilier non coté. Leur caractéristique commune est une liquidité faible, voire nulle à court terme, et une valorisation qui ne dépend pas d'un prix de marché public mais de modèles internes ou d'expertises externes.
Cette analyse de l'EIOPA concerne l'ensemble des organismes d'assurance et de réassurance opérant au sein de l'EEE. Historiquement, la quête de rendement pour couvrir les engagements de long terme (rentes viagères, épargne retraite) a poussé les assureurs, acteurs institutionnels majeurs, à diversifier leurs portefeuilles au-delà des traditionnelles obligations souveraines et actions cotées. Ce mouvement structurel, accéléré ces dernières années, modifie en profondeur le profil de risque du secteur et appelle à une vigilance renforcée.
La base légale et réglementaire
Le cadre réglementaire de référence est la Directive Solvabilité II (2009/138/CE). Son article 132 instaure le "Principe de la Personne Prudente" (Prudent Person Principle), pierre angulaire de la gestion des actifs. Ce principe exige des assureurs qu'ils n'investissent que dans des actifs et instruments dont ils peuvent "correctement identifier, mesurer, suivre, gérer, contrôler et déclarer les risques". L'investissement dans des actifs privés complexes et illiquides met directement ce principe au défi, requérant des compétences et des systèmes de gestion des risques particulièrement robustes.
Solvabilité II impose également des exigences de capital (Solvency Capital Requirement - SCR) calibrées en fonction des risques portés. Les actifs privés, en raison de leur complexité et de leur volatilité potentielle, entraînent généralement une charge en capital plus élevée. De plus, l'ORSA (Own Risk and Solvency Assessment) oblige chaque assureur à évaluer son profil de risque spécifique, incluant explicitement les risques de liquidité et de concentration. L'adéquation des modèles internes utilisés pour évaluer ces risques est donc un point de contrôle crucial pour les superviseurs.
L'EIOPA, dans son rôle de coordination et de convergence prudentielle, utilise ce type de publication pour orienter la surveillance des autorités nationales compétentes (comme l'ACPR en France). Le message est clair : les superviseurs doivent intensifier leur contrôle sur la manière dont les assureurs appréhendent les risques spécifiques liés à cette classe d'actifs en pleine expansion.
Analyse des nouvelles tendances et des risques identifiés par l'EIOPA
Le factsheet de l'EIOPA révèle que l'exposition aux actifs privés a bondi de 15% sur la seule année 2025, représentant désormais en moyenne 20% des portefeuilles d'investissement globaux des assureurs de l'EEE. La dette privée et les fonds d'infrastructure sont les segments les plus dynamiques, perçus comme des alternatives stables et rentables aux obligations traditionnelles. Cependant, le régulateur pointe trois zones de risque majeures qui nécessitent une attention immédiate.
Premièrement, le risque de valorisation. En l'absence de prix de marché, la valorisation des actifs privés repose sur des modèles complexes (DCF, multiples de transactions comparables). L'EIOPA s'inquiète d'un potentiel biais optimiste et d'une inertie dans ces valorisations ("stale prices"), qui pourraient masquer la détérioration réelle de la qualité des actifs en cas de retournement économique, conduisant à une surestimation des fonds propres prudentiels.
Deuxièmement, le risque de liquidité. Le régulateur souligne que les plans de gestion de la liquidité de nombreux acteurs n'ont pas été suffisamment stressés pour un scénario de crise prolongée. En cas de sinistralité de masse ou de rachats importants, les assureurs pourraient être contraints de céder ces actifs illiquides à des prix très décotés, cristallisant des pertes importantes et menaçant leur solvabilité.
Enfin, le risque de concentration est de plus en plus prégnant. L'EIOPA observe des expositions significatives à un nombre restreint de grands gérants d'actifs spécialisés, ainsi qu'à des secteurs spécifiques comme l'immobilier commercial, créant un risque systémique potentiel. La granularité de l'analyse de ces expositions est souvent jugée insuffisante par le superviseur.
Ce que ça change opérationnellement (Plan d'action)
Pour les Compliance, Risk et Investment Officers, cette publication est un appel à l'action. Voici un plan en 5 points pour adresser les préoccupations de l'EIOPA :
1. Renforcer la Due Diligence sur les Gérants et les Actifs : La sélection ne doit plus se limiter à la performance passée. Il est impératif de conduire des due diligences approfondies sur les méthodologies de valorisation des gérants, leur gouvernance, et leur capacité à gérer les conflits d'intérêts. Pour les investissements directs, la documentation du processus de valorisation interne doit être irréprochable et auditable.
2. Mettre à jour la Cartographie des Risques et l'ORSA : Intégrer de manière explicite et granulaire les risques de valorisation, de liquidité et de concentration liés aux actifs privés. L'ORSA doit inclure des scénarios de stress sévères et inversés (reverse stress tests) : "Que se passe-t-il si la valorisation de notre portefeuille de private equity chute de 40% et que nous ne pouvons vendre aucune part pendant 18 mois ?".
3. Mettre en place un Comité de Valorisation Indépendant : Créer ou renforcer un comité interne, indépendant des équipes d'investissement, chargé de revoir et de challenger les valorisations fournies par les gérants ou calculées en interne. Envisager le recours périodique à des experts en valorisation tiers pour les positions les plus significatives ou les plus complexes (actifs de niveau 3).
4. Modéliser l'Impact sur la Liquidité : Le plan de gestion de la liquidité doit quantifier précisément les besoins potentiels en cas de crise et identifier les sources de liquidité mobilisables. Il faut modéliser les délais et les décotes de cession attendus pour chaque ligne d'actifs privés dans des conditions de marché dégradées.
5. Adapter le Reporting au Conseil d'Administration : Développer des tableaux de bord spécifiques pour les instances de gouvernance. Ces reportings doivent présenter une vue claire des expositions, des indicateurs de risque clés (limites de concentration par gérant/secteur/géographie, ratios de liquidité), et les résultats des stress tests. L'objectif est de permettre au Conseil de prendre des décisions éclairées sur l'appétit au risque de l'entreprise en matière d'actifs privés.
- 📎 EIOPA — Factsheet: EEA (re)insurers' investments in private assets - 2025 Q4
À lire aussi
Un poste en compliance vous intéresse ?
GRACES publie des offres GRC exclusives et vous donne accès aux fourchettes de rémunération du marché — en toute confidentialité.