Veille réglementaire
Risque de change : l'ABE met à jour sa liste de devises corrélées
EBA · 22/05/2026
Focus — Risque de change : l'ABE met à jour sa liste de devises corrélées
L'Autorité Bancaire Européenne (ABE, ou EBA en anglais) a publié, le 28 avril 2026, la mise à jour de sa liste des devises étroitement corrélées. Cette publication, qui peut sembler technique, est un événement clé pour toutes les institutions financières de l'Union Européenne soumises au règlement sur les exigences de fonds propres (CRR).
Cette liste est un paramètre direct dans le calcul des exigences de fonds propres pour le risque de change. L'enjeu principal est donc capitalistique : une modification de cette liste peut entraîner soit une réduction, soit une augmentation des fonds propres réglementaires à allouer, impactant directement la rentabilité et la capacité de déploiement du bilan des banques et des entreprises d'investissement.
💡 Sujet/Concept clé : de quoi parle-t-on ?
Le risque de change, ou risque de FX, est le risque de perte financière découlant des fluctuations des taux de change entre différentes devises. Les établissements financiers y sont exposés à travers leurs activités de trading, leurs investissements internationaux ou leurs portefeuilles de prêts et de dépôts libellés en monnaies étrangères. Pour couvrir ce risque, la réglementation prudentielle impose de détenir un certain montant de fonds propres, calculé en fonction de la position de change nette globale de l'établissement.
Le concept de 'devises étroitement corrélées' introduit une modulation de cette exigence. Il s'agit de paires de devises dont les taux de change ont démontré, sur une période d'observation historique (ici, 2021-2023), une forte probabilité de se mouvoir de manière stable et prévisible l'une par rapport à l'autre. Lorsque l'ABE reconnaît officiellement cette corrélation, les établissements sont autorisés à appliquer un traitement prudentiel plus favorable, c'est-à-dire une exigence de capital réduite, pour les positions détenues sur ces paires spécifiques. Cette mesure concerne principalement les banques (CIB, banque de détail, banque privée) et les entreprises d'investissement (PSI) actives sur les marchés des changes au sein de l'Union Européenne.
La base légale et réglementaire
Le cadre juridique de cette mesure est solidement ancré dans le corpus prudentiel européen. Le texte de référence est le Règlement (UE) n° 575/2013, plus connu sous le nom de Capital Requirements Regulation (CRR).
L'article central est l'article 354 du CRR, intitulé 'Devises étroitement corrélées'. Cet article stipule que les établissements peuvent, avec l'autorisation de leur autorité de contrôle compétente (comme l'ACPR en France), appliquer une exigence de fonds propres réduite pour leurs positions sur des devises étroitement corrélées. Concrètement, le coefficient de pondération standard de 8% sur la position nette peut être remplacé par un coefficient de 4%.
Pour garantir une application harmonisée et éviter les arbitrages réglementaires, le même article mandate l'ABE pour élaborer des projets de normes techniques d'exécution (Implementing Technical Standards - ITS). Ces ITS ont pour objet de spécifier la liste des monnaies considérées comme étroitement corrélées, en se basant sur des données empiriques de marché sur une période d'au moins trois ans. La publication du 28 avril 2026 constitue la dernière itération de cet ITS, qui est juridiquement contraignant pour tous les établissements de l'UE.
Analyse : ce que la mise à jour 2026 change concrètement
Cette mise à jour n'est pas un événement anodin, mais le résultat d'un processus d'analyse rigoureux mené par l'ABE. La période d'observation retenue (2021-2023) est particulièrement intéressante, car elle couvre une phase de sortie de crise sanitaire, de retour de l'inflation, de resserrement monétaire rapide et de fortes tensions géopolitiques. Ces facteurs ont pu altérer des corrélations historiques ou, au contraire, en renforcer de nouvelles.
Le principal travail pour les équipes Risques et Conformité consiste à comparer la nouvelle liste à la version précédente. L'ajout d'une paire de devises à la liste est une bonne nouvelle : elle ouvre la voie à une optimisation du capital pour les positions concernées. À l'inverse, le retrait d'une paire est un signal d'alerte majeur. Il signifie que la corrélation n'est plus jugée suffisamment stable par le régulateur, et que l'exigence de fonds propres pour les positions sur cette paire va doubler (passant de 4% à 8%), avec un impact potentiellement significatif sur le ratio de solvabilité.
Le piège à éviter est l'inertie. Les établissements ne peuvent continuer à utiliser l'ancienne liste après la date d'entrée en vigueur du nouvel ITS. Une telle pratique constituerait une non-conformité réglementaire, détectable lors des contrôles sur pièces et sur place des superviseurs et pouvant mener à des mesures correctrices, voire des sanctions. La mise à jour doit être traitée comme un projet à part entière, impliquant les métiers, les risques, la finance et l'IT.
La réaction du marché est généralement neutre face à cette annonce technique, mais en interne, elle doit déclencher une revue immédiate des stratégies de couverture et de positionnement sur le marché des changes. Les traders et les gestionnaires de portefeuille doivent être informés des paires qui bénéficient désormais d'un traitement favorable et de celles qui sont devenues plus 'coûteuses' en capital.
Ce que ça change opérationnellement (Plan d'action)
Pour un Compliance Officer ou un Risk Manager, cette mise à jour réglementaire se traduit par un plan d'action concret et immédiat :
- 1. Analyse d'impact quantitative : Obtenir la nouvelle liste publiée par l'ABE et la comparer ligne à ligne avec l'ancienne. En collaboration avec le département des Risques de Marché et la Direction Financière, quantifier précisément l'impact de chaque ajout ou retrait sur le calcul des RWA (Risk-Weighted Assets) pour le risque de change et, in fine, sur le ratio CET1.
- 2. Mise à jour des systèmes de calcul : Coordonner avec les équipes IT et les responsables des modèles pour s'assurer que les moteurs de calcul des fonds propres réglementaires (internes ou progiciels de type Murex, Summit, etc.) sont paramétrés avec la nouvelle liste avant la date d'entrée en vigueur de l'ITS. Cette mise à jour doit être testée, validée et documentée.
- 3. Revue des limites de risque : Le retrait d'une devise de la liste augmente son coût en capital. Le département des Risques doit évaluer si les limites d'exposition actuellement en place sur ces paires sont toujours pertinentes ou si elles doivent être réduites pour maîtriser la consommation de fonds propres.
- 4. Adaptation du reporting réglementaire : S'assurer que les prochains reportings prudentiels (notamment les états COREP C 23.00 - Risque de change) qui seront soumis à l'autorité de contrôle nationale (ACPR) reflètent fidèlement l'application de la nouvelle liste.
- 5. Mise à jour de la documentation interne : Les procédures, politiques et manuels opérationnels décrivant la méthodologie de calcul du risque de change doivent être amendés pour faire référence au nouvel ITS de l'ABE. Cela garantit la conformité et facilite les futures missions d'audit interne ou externe.
- 6. Communication interne : Diffuser une note d'information claire aux équipes de Front Office (trading), de gestion des risques et de la direction financière pour les informer des changements et de leurs implications opérationnelles et stratégiques.
Sources :
- 📎 EBA — The EBA updates list of correlated currencies