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Investissements verts des assureurs : le bilan T2 2024 de l'EIOPA
EIOPA
Focus — Investissements verts des assureurs : le bilan T2 2024 de l'EIOPA
L'Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles (EIOPA) vient de publier son factsheet trimestriel sur les investissements verts du secteur de l'assurance pour le deuxième trimestre 2024. Ce rapport, très attendu par les directions des risques et de la conformité, dresse un état des lieux chiffré de l'exposition des assureurs européens aux actifs durables, et plus particulièrement aux obligations vertes ("green bonds").
Les données confirment une tendance de fond à la hausse, mais révèlent également des disparités importantes entre les acteurs et des zones de risque persistantes. L'enjeu principal est clair : comment concilier l'accélération nécessaire des investissements dans la transition écologique avec une gestion rigoureuse des risques associés, notamment le greenwashing et la concentration.
💡 Sujet/Concept clé : de quoi parle-t-on ?
Les "investissements verts" des assureurs désignent les placements réalisés dans des actifs ou des projets ayant un impact environnemental positif et mesurable. Au cœur de cette catégorie se trouvent les obligations vertes (green bonds), des instruments de dette émis pour financer exclusivement des projets écologiques : énergies renouvelables, efficacité énergétique, transport propre, gestion durable de l'eau et des déchets, ou encore construction de bâtiments écologiques. Pour les assureurs, ces actifs à long terme sont particulièrement adaptés à la gestion de leur passif (gestion Actif-Passif ou ALM), qui s'inscrit également sur une longue durée.
Historiquement, la pression pour verdir les portefeuilles d'investissement institutionnels est née dans le sillage de l'Accord de Paris et a été fortement accélérée par le Pacte Vert pour l'Europe (EU Green Deal). Les assureurs, en tant que détenteurs majeurs de capital à long terme, sont considérés comme des acteurs pivots pour financer la transition. Le défi consiste à identifier des actifs qui sont non seulement "verts" sur le papier, mais qui répondent aussi à des critères stricts de rentabilité, de risque et de liquidité, tout en s'alignant sur un cadre réglementaire en constante évolution.
La base légale et réglementaire
Le cadre réglementaire de la finance durable est devenu un pilier de la supervision des assureurs. Trois textes majeurs structurent leurs obligations. Premièrement, le règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation - (UE) 2019/2088) impose une transparence accrue sur l'intégration des risques de durabilité dans les décisions d'investissement et sur les principales incidences négatives (Principal Adverse Impacts - PAI) des investissements sur les facteurs de durabilité. Pour un assureur, cela signifie publier des informations détaillées sur la manière dont son portefeuille d'investissement gère les risques ESG.
Deuxièmement, le règlement Taxonomie (UE) 2020/852 établit un système de classification unifié pour déterminer si une activité économique peut être considérée comme "durable sur le plan environnemental". Les assureurs doivent publier le pourcentage de leurs investissements alignés sur cette taxonomie. Cet exercice complexe exige une collecte de données granulaires auprès des émetteurs et une analyse rigoureuse pour éviter les accusations de greenwashing. Le non-respect de ces obligations de reporting expose à des sanctions réputationnelles et réglementaires.
Enfin, la directive Solvabilité II intègre de plus en plus les risques liés au climat. L'EIOPA a clairement indiqué que les risques physiques (événements climatiques extrêmes) et de transition (évolution vers une économie bas-carbone) doivent être identifiés, mesurés et gérés dans le cadre de l'évaluation interne des risques et de la solvabilité (ORSA). Ne pas le faire constitue un manquement aux exigences de saine gestion des risques.
Analyse du factsheet EIOPA : une croissance soutenue face à des risques émergents
Le factsheet du T2 2024 révèle que l'encours des obligations vertes détenues par les assureurs européens a atteint 280 milliards d'euros, soit une augmentation de 8% par rapport au trimestre précédent. Cette croissance, bien que positive, masque une forte concentration. Près de 65% de ces investissements sont dirigés vers des obligations souveraines ou émises par des entités publiques, perçues comme moins risquées. L'investissement dans les obligations vertes d'entreprises (corporate green bonds) progresse plus lentement, signe d'une certaine frilosité face à la qualité de crédit et à la maturité de ce segment.
L'analyse sectorielle montre une prédominance des secteurs de l'énergie renouvelable et des bâtiments verts, qui captent à eux seuls plus de la moitié des flux. Si cette orientation est logique, l'EIOPA met en garde contre un risque de concentration et de "bulle verte" sur certains types d'actifs très demandés. La diversification vers des secteurs comme les transports propres ou l'économie circulaire reste encore limitée, souvent freinée par un manque de projets bancables à grande échelle.
Le point le plus saillant du rapport est l'avertissement de l'EIOPA sur la qualité et la comparabilité des données. L'autorité souligne que les méthodologies d'évaluation de l'impact environnemental des projets financés varient considérablement d'un émetteur à l'autre. Ce manque de standardisation ouvre la porte au risque de greenwashing, où l'impact écologique réel est inférieur à celui annoncé. Cette situation place les équipes de conformité et de risque en première ligne pour développer des cadres de due diligence renforcés, allant au-delà des simples labels.
Ce que ça change opérationnellement (Plan d'action)
Pour les Compliance et Risk Officers, ce rapport doit déclencher une série d'actions concrètes :
1. Revoir et renforcer les processus de due diligence sur les actifs verts : Ne plus se contenter du label "green bond". Il faut analyser en profondeur le "framework" de l'émission : vérifier l'éligibilité des projets financés au regard de la Taxonomie européenne, évaluer la robustesse des processus de sélection et de suivi des projets, et challenger les rapports d'impact post-émission. Mettre en place une notation interne du risque de greenwashing par émetteur.
2. Mettre à jour la cartographie des risques de durabilité : Intégrer formellement les conclusions du rapport de l'EIOPA. Cela inclut la création ou l'affinage d'indicateurs pour le risque de concentration sur certains secteurs ou émetteurs "verts", et le risque de dépréciation d'actifs ("green asset bubble"). Le risque de greenwashing doit être classé comme un risque opérationnel et réputationnel majeur.
3. Affiner le reporting SFDR et Taxonomie : Utiliser les données de marché de l'EIOPA comme un benchmark pour situer la performance de son propre portefeuille. Préparer les prochains rapports en justifiant les écarts et en détaillant les mesures prises pour améliorer l'alignement et la gestion des PAI. La justification des choix d'investissement et des données utilisées devient primordiale.
4. Quantifier les risques climatiques dans l'ORSA : Passer d'une approche purement qualitative à une analyse quantitative. Modéliser l'impact de scénarios de transition (rapide, lente, désordonnée) sur la valeur du portefeuille d'investissements verts. Évaluer comment ces actifs se comporteraient par rapport aux actifs "bruns" dans chaque scénario pour tester la résilience du bilan.
5. Organiser des sessions de formation ciblées : Assurer une acculturation homogène des équipes d'investissement, des risk managers et des contrôleurs internes. La formation doit porter sur les subtilités de la Taxonomie, les techniques de détection du greenwashing et les nouvelles approches de modélisation des risques climatiques.
Sources :
- 📎 EIOPA — Factsheet: Insurers' green investments - 2024 Q2
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