Interview
Football & LCB-FT : L'AMLA entre sur le terrain
AMLA · 22/05/2026
Focus — Football et LCB-FT : L'AMLA siffle le début d'une nouvelle ère de supervision
Dans une interview exclusive publiée le 30 avril 2026, Bruna Szego, la présidente de la nouvelle Autorité européenne de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (AMLA), a clairement désigné le secteur du football professionnel comme une zone de vigilance prioritaire. Cette déclaration marque un tournant, signalant une intensification imminente de la surveillance sur un secteur dont les flux financiers colossaux et l'opacité structurelle en font une cible de choix pour les activités criminelles.
L'enjeu principal est de taille : intégrer un écosystème économique puissant mais jusqu'ici peu réglementé sur le plan LCB-FT dans le périmètre de conformité européen. Pour les Compliance Officers, qu'ils opèrent au sein d'établissements financiers ou, demain, directement au sein des clubs, la sortie de la présidente de l'AMLA sonne comme un avertissement et un appel à une préparation rigoureuse face à des exigences radicalement nouvelles.
💡 Sujet/Concept clé : de quoi parle-t-on ?
Le périmètre concerné est celui du football professionnel européen, un secteur brassant des milliards d'euros chaque année. Les risques LCB-FT ne se limitent pas à un seul aspect mais irriguent l'ensemble de ses activités : le marché des transferts de joueurs, les structures de propriété des clubs, les contrats de sponsoring, la gestion des droits à l'image et les paris sportifs. La complexité des transactions, souvent transfrontalières et impliquant une multitude d'intermédiaires (agents, avocats, fonds d'investissement), crée des zones d'ombre propices au blanchiment.
Les typologies de blanchiment dans le football sont variées et sophistiquées. Elles incluent la surévaluation ou la sous-évaluation des indemnités de transfert pour déplacer des fonds illicites, l'utilisation de clubs comme des 'lessiveuses' pour injecter des capitaux d'origine criminelle dans l'économie légale, ou encore la dissimulation des véritables propriétaires (UBOs) derrière des sociétés écrans basées dans des juridictions non coopératives. Les scandales passés, tels que les 'Football Leaks', et les rapports du GAFI ont déjà largement documenté ces vulnérabilités, mais l'action des régulateurs restait jusqu'à présent indirecte.
La base légale et réglementaire
Jusqu'à récemment, le cadre réglementaire LCB-FT européen (les directives AMLD) n'assujettissait pas directement les clubs de football. La surveillance s'exerçait par ricochet, via les banques qui géraient leurs comptes et qui, en tant qu'entités assujetties, devaient appliquer des mesures de vigilance, notamment renforcées en cas de risque élevé. Cette approche a montré ses limites, les institutions financières peinant à obtenir la transparence nécessaire de la part de leurs clients du secteur sportif.
Le nouveau paquet LCB-FT de l'Union Européenne, comprenant notamment le Règlement unique (AMLR), change radicalement la donne. Pour la première fois, le texte désigne explicitement les 'clubs de football professionnels de haut niveau' et les 'agents de sportifs' comme des entités assujetties. Cette inclusion les contraint à se doter de leur propre dispositif de conformité LCB-FT : réalisation d'une cartographie des risques, mise en œuvre de procédures de connaissance client (KYC) à l'égard des sponsors ou des acquéreurs, surveillance des transactions et obligation de déclaration de soupçon auprès des Cellules de Renseignement Financier (CRF).
Le rôle de l'AMLA sera central dans ce nouveau dispositif. En tant que superviseur direct pour les entités les plus risquées et coordinateur des superviseurs nationaux, l'AMLA veillera à une application harmonisée et rigoureuse des nouvelles règles. Les sanctions en cas de manquement, pouvant atteindre 10 millions d'euros ou 10% du chiffre d'affaires annuel total, confèrent à cette nouvelle autorité un pouvoir de dissuasion sans précédent dans ce secteur.
L'AMLA sur le terrain : analyse de la nouvelle stratégie de supervision
L'intervention de Bruna Szego n'est pas anodine. Elle constitue un message clair envoyé au marché : l'ère de l'autorégulation par les instances sportives (FIFA, UEFA) est révolue en matière de LCB-FT. L'AMLA entend imposer les standards de conformité les plus élevés à un secteur qui ne peut plus se prévaloir de sa spécificité pour échapper aux règles communes. L'objectif est de mettre fin à une forme d'exception culturelle qui a trop longtemps servi de paravent à des pratiques financières illicites.
L'assujettissement direct des clubs et des agents est le pilier de cette nouvelle stratégie. Il transfère la responsabilité de la première ligne de défense des banques vers les acteurs du football eux-mêmes. Cela implique une révolution culturelle et organisationnelle majeure. Les clubs devront recruter ou former des compétences en conformité, intégrer les réflexes LCB-FT dans leurs décisions stratégiques (choix d'un sponsor, vente du club, transfert d'un joueur) et investir dans des outils de contrôle adéquats.
Le défi opérationnel est immense. Comment un club de football peut-il mener une due diligence efficace sur un fonds d'investissement souverain souhaitant le racheter ? Comment tracer l'origine des fonds dans un transfert complexe impliquant des paiements multiples à des agents et des intermédiaires répartis sur plusieurs continents ? La définition précise de 'club de haut niveau' et les seuils de transaction qui déclencheront les obligations seront des éléments clés à surveiller dans les textes d'application.
Cette nouvelle pression réglementaire va inévitablement accroître la vigilance des partenaires financiers du football. Les banques, désormais face à des clients eux-mêmes assujettis, exigeront un niveau de transparence et de documentation bien plus élevé. Le risque de 'de-risking', où les banques préfèrent se séparer de clients jugés trop complexes ou risqués, est une réalité que le secteur du football devra anticiper.
Ce que ça change opérationnellement (Plan d'action)
- 1. (Pour les banques) Réévaluer la cartographie des risques LCB-FT : Il est impératif de segmenter le portefeuille clients pour identifier tous les acteurs liés à l'écosystème du football (clubs, agents, fédérations, sponsors, etc.). La notation de risque de ce secteur doit être revue à la hausse, justifiant le passage systématique en vigilance renforcée (EDD).
- 2. (Pour les banques) Industrialiser la Due Diligence renforcée (EDD) : Définir des procédures d'EDD spécifiques au football, incluant la vérification systématique des UBOs des clubs et des sociétés d'agents, l'analyse détaillée de la source des fonds pour chaque transaction majeure (transfert, rachat) et une surveillance accrue des flux impliquant des juridictions à risque.
- 3. (Pour les clubs de football) Anticiper le statut d'entité assujettie : Les clubs concernés doivent dès maintenant lancer le chantier de leur mise en conformité. Cela passe par la nomination d'un responsable de la conformité (MLRO), la rédaction d'un corpus de procédures LCB-FT, la formation des dirigeants et du personnel financier, et le choix d'outils de KYC et de monitoring.
- 4. (Pour tous) Adapter les scénarios de surveillance des transactions : Les systèmes de monitoring doivent être enrichis avec des scénarios dédiés aux typologies du football : paiements de transferts fragmentés ou présentant des schémas inhabituels, flux financiers vers des sociétés de gestion de droits à l'image basées dans des paradis fiscaux, transactions incohérentes avec le profil économique connu d'un joueur ou d'un agent.
- 5. (Pour tous) Développer une expertise sectorielle pointue : La pertinence d'un dispositif LCB-FT repose sur la compréhension fine du métier. Les Compliance Officers doivent se former sur les spécificités du 'football business' (réglementations FIFA sur les transferts, rôle des intermédiaires, etc.) pour être capables de détecter les anomalies pertinentes.
- 6. (Pour tous) Préparer le dialogue avec les autorités : Pour les clubs, il s'agira d'établir des canaux de communication avec leur future autorité de tutelle et la CRF nationale. Pour les banques, il faudra renforcer la qualité des déclarations de soupçon en y intégrant des analyses contextuelles précises sur les opérations liées au football.
Sources :
- 📎 AMLA — AML in the Football Sector - Interview with AMLA Chair Bruna Szego